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Philippe Goj (CIAMT) : “La santé au travail n’est pas une charge, c’est un investissement qui rapporte 2,20 euros pour chaque euro investi”

Le président du CIAMT, l’un des plus importants services de santé au travail d’Île-de-France, livre sa vision d’un secteur en pleine mutation. Alors que la santé mentale a été déclarée Grande Cause Nationale 2025, il appelle les dirigeants à changer de paradigme.

Dans le paysage français de la médecine du travail, Philippe Goj fait figure d’électron libre. Ingénieur de formation – diplômé de l’École Centrale de Lille en 1982 –, il a fait carrière dans le secteur de l’électricité avant de prendre en 2017 la présidence du CIAMT, le Centre Inter-entreprises et Artisanal de santé au travail. Un parcours atypique pour un homme qui revendique une approche résolument entrepreneuriale de la prévention.

Le CIAMT qu’il dirige depuis huit ans n’est pas un acteur mineur. Cette association loi 1901, agréée par le ministère du Travail et fondée en 1953, accompagne aujourd’hui plus de 27 000 entreprises adhérentes et assure le suivi médical de 352 000 salariés à travers 31 centres médicaux et 6 unités mobiles déployés sur Paris et l’Île-de-France. Un maillage territorial dense, porté par 350 collaborateurs.

Un constat sans appel

Les chiffres que brandit Philippe Goj donnent le vertige. Selon le rapport annuel 2024 de l’Assurance Maladie – Risques professionnels, publié le 18 novembre dernier, la France a enregistré 1 297 décès liés au travail en 2024. Un bilan qui se décompose en 764 accidents du travail mortels (+5 par rapport à 2023), 318 accidents de trajet et 215 maladies professionnelles.

“Ce qui me frappe, c’est l’inertie collective face à ces données”, observe le président du CIAMT. “Nous parlons de près de 550 000 accidents du travail avec arrêt et de plus de 50 000 maladies professionnelles reconnues chaque année. Les indemnités journalières versées atteignent désormais 4,9 milliards d’euros, en hausse de 10,8 % sur un an. Et pourtant, la prévention reste le parent pauvre des politiques d’entreprise.”

Le constat est d’autant plus alarmant que certaines tendances s’accélèrent. Les affections psychiques reconnues comme maladies professionnelles ont plus que doublé en quatre ans, passant de 840 cas en 2020 à 1 805 en 2024. Une progression de 9 % sur la seule dernière année.

La santé mentale, nouveau front de la prévention

Cette dégradation de la santé mentale au travail est documentée par le baromètre 2025 réalisé par Ipsos pour Qualisocial, publié fin janvier. L’enquête, menée auprès de 3 000 salariés, révèle qu’un quart d’entre eux se déclare en mauvaise santé mentale. Les secteurs en contact avec le public sont les plus touchés : hébergement médico-social (34 %), hôtellerie-restauration (30 %), administration publique (30 %).

“Le principal facteur explicatif d’une mauvaise santé mentale, c’est le manque de confiance en l’avenir”, souligne Philippe Goj. “Un salarié pessimiste a 4,3 fois plus de probabilités d’être en difficulté qu’un salarié optimiste. Dans le contexte actuel – tensions sur le pouvoir d’achat, instabilité politique, conflits géopolitiques –, il n’est pas surprenant que les indicateurs se dégradent.”

L’impact sur la performance est direct. Toujours selon cette étude Ipsos, les salariés en bonne santé mentale ont 2,4 fois plus de chances d’avoir une bonne concentration au travail et 1,7 fois plus de chances de recommander leur employeur. “La santé mentale n’est pas un sujet RH périphérique, c’est un enjeu stratégique de compétitivité”, martèle le président du CIAMT.

Le ROI de la prévention : changer de lunettes

C’est sur le terrain économique que Philippe Goj entend convaincre les dirigeants les plus sceptiques. Et les données qu’il mobilise sont éloquentes.

Selon le guide SST publié par Apave en novembre 2024, un euro investi en prévention génère en moyenne un retour de 2,20 euros. L’étude précise que 56 % des entreprises obtiennent un ratio compris entre 1 et 2, tandis que 10 % atteignent un rendement supérieur à 7. Dans le BTP, le retour moyen s’établit à 2,19 euros, avec un pic à 3,11 euros pour les TPE.

“Ces chiffres invalident définitivement l’idée selon laquelle la prévention serait un centre de coûts”, analyse Philippe Goj. “Il existe une corrélation statistique forte entre la compétitivité économique d’un pays et sa sinistralité au travail. Les nations les plus performantes affichent systématiquement les taux d’accidents mortels les plus faibles. Ce n’est pas un hasard.”

La prévention génère des gains nets de performance sur un délai moyen de 18 mois, selon la même source. Des gains qui proviennent de la réduction des interruptions de travail, de la baisse des cotisations AT/MP, de la diminution de l’absentéisme et de l’augmentation du nombre d’innovations.

Un déficit criant de prévention

Paradoxalement, alors que son efficacité est démontrée, la prévention reste sous-déployée. Le baromètre Ipsos-Qualisocial révèle que moins d’un salarié sur quatre (23 %) bénéficie d’un plan de prévention complet en matière de santé mentale. Plus d’un tiers (39 %) n’ont accès à aucune mesure préventive. Ce chiffre grimpe à 59 % dans les structures de moins de 10 salariés.

Pourtant, les résultats sont là : 83 % des salariés bénéficiant d’un dispositif complet constatent une amélioration de la santé mentale dans leur organisation. Les entreprises dotées d’un tel plan comptent 83 % de collaborateurs en bonne santé, contre 66 % pour celles n’ayant rien mis en place.

“Le secteur le plus engagé est celui de l’information et de la communication, où 73 % des salariés disposent d’au moins une action de prévention”, note Philippe Goj. “À l’inverse, l’enseignement (51 % sans mesures) et les services aux particuliers (52 %) accusent un retard préoccupant.”

La méthode CIAMT

Fort de ces constats, Philippe Goj a structuré l’offre du CIAMT autour de quatre piliers.

Le premier concerne l’analyse des situations de travail réelles. “Chaque poste mérite une étude des contraintes physiques, organisationnelles et psychosociales”, explique-t-il. “Cette cartographie permet d’identifier les facteurs de risque avant qu’ils ne génèrent des arrêts ou des accidents.”

Le deuxième pilier porte sur la pluridisciplinarité. Le CIAMT associe médecins du travail, ergonomes, psychologues et préventeurs pour appréhender les risques dans toute leur complexité. “Les interventions cloisonnées produisent des résultats inférieurs à une approche globale”, constate le président.

Troisième axe : la formation continue des managers et des équipes. “Sensibiliser aux signaux d’alerte, aux bonnes pratiques, à l’équilibre vie professionnelle-personnelle contribue à créer une culture de prévention durable.”

Enfin, Philippe Goj insiste sur l’intégration de la santé au travail Paris dans la stratégie d’entreprise. “Les organisations qui pilotent ces sujets au niveau du comité de direction obtiennent des résultats nettement supérieurs à celles qui les délèguent aux seules fonctions RH.”

Vers un changement de paradigme ?

La désignation de la santé mentale comme Grande Cause Nationale 2025 peut-elle accélérer la prise de conscience ? Philippe Goj veut y croire, sans naïveté.

Plus de neuf salariés sur dix jugent que la Qualité de Vie et des Conditions de Travail devrait être un enjeu majeur pour leur employeur”, rappelle-t-il en citant le baromètre Ipsos. Parmi les leviers identifiés, le sport en entreprise s’impose comme un catalyseur de bien-être particulièrement efficace. “Les attentes sont là. Reste à transformer cette demande sociale en actions concrètes.”

Pour le président du CIAMT, le signal économique finira par s’imposer. “Un salarié absent coûte en moyenne 3 500 euros par an à son employeur. Pour une entreprise de 100 collaborateurs, un taux d’absentéisme de 5 % représente l’équivalent de six postes non pourvus. Face à ces réalités, l’argument du coût de la prévention ne tient plus.”

Et de conclure : “Les dirigeants les plus clairvoyants ont compris que la santé de leurs équipes était un actif stratégique. Dans un contexte de tensions sur le marché du travail, c’est aussi un facteur d’attractivité décisif. Au-delà de l’obligation légale, la prévention représente un formidable gisement de performance. Il est temps de le mobiliser.”